Découvrez les auteurices des embrouillaminis

Pendant un mois, Les Embrouillonnements mettent à disposition librement les trois nouvelles des auteurices des Embrouillaminis initialement publiées dans la revue. 
Si ces lectures vous plaisent, et que vous souhaitez en lire davantage, il ne vous reste plus qu’à précommander les Embrouillaminis !

Thibaut Galis est auteur et metteur en scène. Son écriture est tournée vers des thèmes sociétaux comme les vécus LGBTQI+, l’adolescence et les rapports entre milieux urbains et ruraux. Sa dernière pièce, Gosses du béton, est en cours de création, et son ouvrage, Bouche cousue, est publié chez Talents Hauts.

La peau des pères est plus dure que celle des fils, Thibaut Galis, 2022.

« Sur le pas de la porte, le fils se saisit de son sac à dos qui ne contient que quelques affaires, des vêtements jetés à la va-vite, une paire de chaussures et un paquet de cigarettes. Il regarde sa famille une dernière fois. Emprisonnées dans le cadre de la porte, il voit sa mère, le mouchoir à la main, et sa fiancée, qu’il vient tout juste de demander en mariage. Elles ont les larmes aux yeux. Dans l’ombre de la maison, il voit son père, impassible, coincé dans sa stature puissante de patriarche. Ses deux mains sont pressées sur les épaules des deux femmes. Comme pour leur dire je suis là, n’ayez pas peur. Cette phrase, qu’il pense dire avec ses mains, c’est ce que le fils voudrait entendre. Il voudrait qu’il le rassure, lui dise n’aie pas peur, mon fils. Son père se tait. Aucune larme n’a jamais coulé de ses yeux. Le fils est jaloux que les sanglots n’appartiennent qu’aux femmes. Il voudrait que son père, comme sa mère et sa fiancée, le prenne dans ses bras et lui dise combien il compte pour lui. Qu’il lui fasse comprendre qu’il l’aime, autrement qu’avec ce visage creux et froid. Mais le père n’y arrive pas. Il n’y arrive jamais.
Il repense à ce qu’il déteste chez son père, à cette haine contre lui qu’il emporte dans ses valises. Il voudrait lui porter de l’amour, se dire qu’il reviendra vite pour lui sauter dans les bras. Il n’y arrive pas. Il ne croit pas à sa propre fiction. Il se souvient de la violence paternelle. De ses mouvements froids et mécaniques lorsqu’il l’enfermait dans le cagibi, seul, dans le noir, pour le punir à la suite d’une mauvaise note. Ses mains qu’il a haïes tant de fois lorsqu’il tenait le martinet. Ses mains sur leurs peaux à tous. Sa paume sur la peau de sa mère. Sa paume sur la peau de ses frères et de ses sœurs. Sa paume sur sa peau.
Ses yeux enregistrent une dernière fois l’image de ces trois corps, découpés dans l’embrasure de la porte et l’obscurité de la maison. Et au lieu de pleurer, il se met à rougir. Ce n’est pas la honte d’avoir les larmes aux yeux qui lui fait monter le rouge aux joues. C’est que se creuse à l’intérieur de lui le sillon de la colère et de l’amour mêlés. Il détourne le regard et s’en va.

Il monte à bord du bus qui l’emmène dans une caserne à quelques kilomètres de chez lui. Le trajet est silencieux. Personne ne dit rien dans le véhicule qui bringuebale. Les langues sont liées. Les corps sont tendus. On ne sait rien. On espère que ça ne sera pas trop grave. Certains allument une cigarette pour faire passer le temps. Ou pour se détendre dans la lourde atmosphère du bus. Ou pour échanger avec leur voisin et savoir d’où il vient. Une nappe de fumée stagne à l’intérieur de l’habitacle. L’odeur vient envahir ses narines. Lui aussi, il en a envie. Il en sort une de son paquet. Il l’allume et regarde à côté de lui pour en proposer une à son voisin. Le jeune homme, pas plus vieux que lui, se tient à son sac comme au mât d’un navire. Immédiatement, en regardant ses doigts crispés sur toute sa petite vie contenue à l’intérieur de son sac, il éprouve pour lui une tendresse de grand frère. Il voudrait le prendre dans ses bras comme le font les pères, avec leurs grandes mains et leurs corps malhabiles. Il ne le fait pas.
Le bus se gare devant la grande caserne. Austère, elle reflète dans leurs yeux des images qu’ils avaient imaginées depuis des années : le temps du service militaire. Ils rentrent dans l’immense bâtiment comme des petites fourmis rentrées dans le rang. On leur ordonne de s’asseoir. On leur donne un sac. Silence de mort.
Ils sont accueillis par un lieutenant qui, de sa voix grave, leur livre un discours plus que solennel sur les jours à venir. Ils se regardent parfois, essayant de comprendre à travers ses déclarations quelle sera leur destination prochaine. En écoutant l’homme parler, ils se figurent une terre lointaine, bien différente de ce qu’ils connaissent. Il leur fait peur. Plusieurs militaires encadrent la porte du fond du bâtiment. Ils sont cernés. Ceux qui voudraient partir, s’enfuir en courant et profiter de la vie seraient directement plaqués à terre et enfermés dans une prison quelconque. Ils ne tentent rien. Ils ne veulent pas devenir des déserteurs. Ceux de chez eux ne s’en remettraient pas. Et leur honneur non plus. Ils ont peur, alors ils écoutent.
Les militaires leur font déposer leurs affaires au sol. Dans de grands sacs plastiques noirs, ils entassent leurs maigres effets personnels, comme s’ils rentraient en prison, comme si c’étaient eux, les coupables. Ils se sentent ridicules, presque nus, en slip dans cette immense caserne qui sent l’odeur âcre du soufre. Ils s’empêchent de regarder leurs voisins, respectant pour un temps l’intimité de chacun. Dans leur champ de vision, ils sont quand même confrontés à la peau des hommes de leurs âges, à leurs ventres plats ou ronds, à leurs vergetures cernées par leurs slips, à leurs cuisses minces ou musclées.
En file, ils sont conduits comme des bêtes dans une salle où se trouvent deux hommes âgés. Ils passent un à un devant eux et déclinent leur nom, leur prénom, leur âge, leur travail, leur situation maritale, leurs éventuels problèmes de santé. Le processus est méticuleusement organisé. Ça file droit. Ils sont séparés en trois groupes. Chacun a fini par comprendre ce que cette séparation veut dire. Il y a ceux qui resteront ici et ceux qui seront envoyés dans un des départements algériens. Et le dernier groupe, celui des inaptes. Le groupe de ce ceux qui seront renvoyés à leur famille, révélant leur humiliante incapacité à assumer leur devoir d’hommes.
Face aux deux hommes, le fils est tenté de mentir, de dire qu’il a une maladie grave qui l’empêcherait de marcher pendant des heures et qu’il peut remplir des papiers dans un bureau de l’armée. Les quatre yeux l’en dissuadent immédiatement. Il se range dans le groupe qu’on lui indique et il le sait, il ne fait pas partie du bon.

On les conduit alors dans une pièce attenante. Au milieu de cette pièce froide et sinistre, un seul homme d’une quarantaine d’année, qui n’est visiblement pas là pour perdre son temps. Il tient dans sa main une tondeuse. C’est le coiffeur. Ses pieds nus touchent le sol froid en carrelage. Les murs sont blancs. Et les néons lui abîment le visage.
Ils passent un par un, à tour de rôle, sur le petit tabouret en formica disposé au centre de la salle. C’est le spectacle de la tonte. Ils deviennent, chacun à tour de rôle, acteur et spectateur du rite de leur assimilation aux forces armées. Aucun retour en arrière ne sera possible. Ils seront marqués à vie par ce moment. Pour toujours, ils auront la guerre gravée à l’orée de leurs crânes.
Le premier homme s’avance. Et les cheveux commencent à couler le long de son visage. Ce sont comme des larmes noires, des larmes amères qui s’accrochent à ses joues, à sa barbe, à toutes les aspérités de sa peau. Les cheveux finissent par tomber, plus bas encore, sur le carrelage jauni. Un cercle se dessine autour du tabouret, un cercle de cheveux qui vient délimiter la zone, celle du passage, celle du rite.
Le fils repense à son père. À cet instant, en scrutant le cercle noir qui le sépare du tabouret, il se dit que son père a dû vivre ça, lui aussi. Avant lui, il a lu la peur, la résignation, la perdition dans les yeux de ses compagnons. C’est ce que le jeune homme lit maintenant dans le regard de ceux qui se trouvent à côté de lui. Il y lit aussi la dureté de leurs vies, contenue à l’intérieur de leurs pupilles encore adolescentes. Et il sait maintenant que toute sa vie, c’est ce qu’il a lu sans le comprendre dans les yeux de son père. Dès sa naissance, son père savait ce qui allait lui arriver. Sur le pas de la porte, son père savait que ses cheveux allaient tomber sur le sol de cette salle froide. Et qu’il allait devoir se battre.
Il regarde le jeune garçon du bus, qui ne trouve plus à quoi se raccrocher. Il scrute ses yeux. Le gosse a l’air si frêle. C’est à peine un homme. Il voit des larmes couler de ses yeux. Des larmes silencieuses. Son regard a disparu à travers la quantité d’eau qui coule sur son visage. Ses bouclettes blondes se répandent en cercle autour du tabouret. C’est son humanité qui tombe au sol. Personne avant lui n’a pleuré. Alors les hommes, torses nus autour du cercle, ne savent pas comment réagir. Faut-il éprouver un peu de compassion pour cet adolescent tout juste pubère ? Ou faut-il en rire ? Le faire devenir la risée des autres ? C’est le coiffeur qui leur donne la marche à suivre, lorsqu’il sort cette phrase, assortie de son rire gras.
C’est bon. Pas besoin de pleurer, tafiole. T’en verras d’autres là-bas.
Personne ne réagit verbalement. Ce sont les regards qui montrent soit l’approbation des hommes soit leur peur grandissante face à ce qu’ils vont vivre pendant des mois, des années. Le jeune homme se remet dans le rang, les yeux toujours plus rouges. Il se frotte le crâne et n’en revient pas de sentir la douceur de ses cheveux réduite à néant.
Le fils avance et s’installe finalement sur le siège. Il entend un son qui lui avait échappé jusqu’alors : le bourdonnement de la tondeuse. L’homme qui les coiffe lui saisit le crâne, avec ses lourdes mains. Et il commence à passer l’instrument dans ses cheveux. Il n’a jamais eu les cheveux très longs. Il n’aime pas ça. C’est un truc de femme, les cheveux longs. Par contre, il aimait les coiffer en brosse sur le côté. Il trouvait ça chic et distingué. Pendant que l’homme passe la tondeuse sur son crâne, quelque chose commence à bouillir dans son bas-ventre. Il ne sait pas ce que c’est. Peut-être la faim. Mais ils ont eu à manger pendant la réunion du lieutenant. Peut-être la peur. Pourtant, il a déjà connu bien pire. La chaleur continue de remonter dans son torse, dans son cou, et finit par atteindre ses oreilles. Et le rouge envahit tout son visage. La sensation sur son crâne devient de plus en plus insupportable. Il aurait envie de saisir la main de celui qui lui coupe les cheveux pour envoyer la tondeuse balader. Il voudrait le foutre à terre et lui raser le crâne. Il voudrait fuir le regard des autres, des garçons comme lui, qui l’observent comme une bête de foire, comme il l’a fait avant eux. Il regarde la porte. C’est pour lui la seule échappatoire. La seule manière de fuir la brûlure sur ses joues et le regard des autres.
Sur le tabouret, il comprend les pleurs du garçon avant lui. Il comprend la peur des autres. Et il en veut à celui qui se trouve là, à ceux qui gardent la porte, à celui qui leur a parlé pendant plus d’une heure avant. Il les hait profondément. Il sait qu’il ne devrait pas être là. Qu’à cet instant précis, il devrait être avec des amis au bar à boire des coups et à parler de leurs dernières conquêtes. C’est la restriction de sa vie qui le met en rogne. Il a envie de leur hurler dessus pour leur dire qu’il les déteste. Il ne l’avait pas compris avant mais sa colère traîne depuis des jours. Sa colère était coincée à l’intérieur de l’enveloppe qu’il a reçue pour lui indiquer le jour et l’heure du passage du bus. Sa colère était diluée dans les litres de bière bus avec ses amis les derniers jours avant de partir. Sa colère était installée entre lui et son père lors de ces derniers au revoir.
Son corps lui fait haïr ce monde d’hommes. Il sait qu’il doit en faire partie. Il connaît les codes. Il les maîtrise. C’est sa chance. Il sait que commencer à frapper le coiffeur ne lui apportera que des emmerdes. Il sait que pleurer lui en apportera d’autres. Il sait qu’il doit rester impassible pour que sa colère se dissolve à l’intérieur de lui. Il a déjà vécu une colère similaire, forte et profonde. Elle finissait par disparaître à l’intérieur de ses tripes. S’il ne veut pas devenir fou, son seul choix est d’accepter. Il faut qu’il accepte le monde qu’on lui impose. Il sait qu’il connaîtra l’enfer. Mais qu’une fois terminé, il pourra être lui, en espérant que sa colère ait disparu.
Quand l’homme finit par passer sa main sur son crâne rasé, il sent qu’il est devenu un homme nouveau. Il regarde au sol. Quelques mèches de ses cheveux gominés se confondent avec celles des autres. À l’intérieur de ce tas de cheveux, lui et ses camarades forment un groupe uni par la force des choses. Il se rend compte en se levant qu’il était le dernier à passer. Il reste hébété devant toutes ces têtes tondues, à l’orée desquelles il verra des cheveux repousser sous le soleil arabe.
Il reste seul au milieu de ce cercle, quelques instants. La colère s’est tapie au creux de ses tripes. Il tente de l’oublier lorsqu’il entend le lieutenant dans l’embrasure de la porte.
Allez, dégagez d’ici. On n’a pas que ça à foutre. Vous allez pas combattre les bougnouls en slip.
Chaque soir, ils forment un cercle à la sortie du lycée. La sonnerie arrive à leurs oreilles et le soleil brûle déjà leurs peaux blanches et imberbes. La ville s’étale devant eux, perspective d’une nouvelle journée qui commence. Aujourd’hui, l’école est presque finie. Pas de baccalauréat cette année. C’est encore le temps de l’insouciance. Le jeune garçon est au centre du cercle de ses amis. À sa droite, Bruno, son acolyte depuis toujours. Ensemble, ils écoutent religieusement The Logical Song dans le seul walkman qu’ils possèdent. Le soleil rayonne dans leurs cheveux blonds aux reflets roux. C’est comme si la vie allait devenir un été sans fin, avec la chaleur du soleil, la fin de l’école et les copains.
Chaque soir, le même rituel, religieux et millimétré. Ils rentrent ensemble. En groupe. Ils forment une masse imparfaite sur le trottoir, qui avance dans une seule et même direction. Leurs corps d’adolescents dessinent le quartier où ils habitent. Et au bout de ce chemin, quand les blagues se sont épuisées, chacun se sépare et retrouve son foyer. Ils passent toujours par les mêmes endroits. Le bar PMU de Didier. Le salon de coiffure de Marianne. Et surtout, le monument, place centrale de leur petite ville. Ce monument, ils le connaissent tous par cœur. Chaque petit détail, chaque petit recoin. Ils sauraient décrire la statue qui le surplombe avec une facilité déconcertante : une femme, avec de longs cheveux et une longue robe, tenant une sorte de lance à la main. Lorsqu’ils passent devant, cette femme les impressionne. C’est sa carrure et la dureté de son visage qui les fascinent. Chaque année, le village se réunit autour d’elle pour commémorer les deux guerres. Elle leur rappelle à tous ce qui s’est passé durant ces années sombres. Mais personne ne parle de la guerre que leurs pères ont vécue. Tout le monde se tait.
Chaque soir, le jeune garçon tente d’éviter sa sœur sur le chemin du retour. C’est déjà trop de la voir au lycée, de supporter tous les jours ses yeux moqueurs. Quand il passe devant elle, avec ses copains, il sait qu’elle se demande pourquoi il traîne avec ce genre de garçons. Il sent dans ses yeux une haine profonde pour ses amis. Et pourtant, planquée à l’intérieur de son cœur, il sent aussi la naissance d’un désir qu’on lui a inculqué toute son enfance. Il n’a pas envie de se mélanger aux filles, il veut rester avec les siens. Leurs odeurs le rassurent. C’est sûrement celle que ses parents sentent tous les matins dans sa chambre, l’odeur du fauve comme son père se plaît à lui rappeler. L’odeur que les filles raillent quand elles passent à côté de leur vestiaire avant de rejoindre le cours de sport. C’est l’odeur de leurs aisselles d’adolescents pubères, un mélange de testostérone et de déodorant bon marché. Ils sont liés ensemble par ce pacte invisible. C’est ce qu’ils se disent, sans savoir vraiment l’exprimer, à travers les blagues de cul que chacun lance sur le chemin du retour, à travers les commentaires sur les seins de Sandra ou de Mélissa, à travers les rires gras quand une fille les regarde à la cantine et que l’un d’entre eux en profite pour faire une allusion sexuelle. Ils adhèrent au clan.
Comme ses copains, il a les cheveux longs. Depuis la fin du collège, il a décidé de ne plus se les couper. C’est la mode. Sur les pochettes de disques, ses chanteurs de rock’n’roll préférés portent des coupes à frange avec classe. Il veut leur ressembler, donner le change auprès des filles. Et puis, ça fait chier son père. Il l’a regardé un soir, les yeux dans les yeux, et lui a dit j’arrête de me couper les cheveux. Son père l’a d’abord ignoré. Il intégrait l’information, imaginait ce que cette nouvelle donnée pouvait changer dans son monde, dans celui de sa famille. En pensée, il avait vu son fils devenir la risée de tous. Et sa propre famille devenir celle d’un ado étrange, presque homo. Il avait posé son couteau délicatement sur la table, son couteau de père et avait asséné : tu iras chez le coiffeur ce week-end. Il était parti brusquement pour se noyer dans l’écran de télévision, entre des pages de publicités et la nouvelle émission sur l’astronomie, Temps X. Il voulait oublier son fils. Les jours d’après avaient été les plus rudes. À force d’arguments, ceux de sa mère, ceux de ses sœurs, il avait obtenu gain de cause. Ses cheveux allaient rester intacts jusqu’à la prochaine attaque du père.

Alors que sa maison apparaît au détour d’un carrefour, il abandonne Bruno sur le chemin. On se voit tout à l’heure ? Il acquiesce. Ils n’ont qu’un devoir à réviser, le dernier de l’année, et ils seront libres pour le reste de l’été. Le jeune garçon, lui, n’est pas sûr de pouvoir sortir ce soir. Tout dépendra de son père. Ils se serrent quand même la main pour actualiser le pacte et le rendre visible au monde entier. Leurs mains serrées disent nous appartenons au même clan. Et puis la main de Bruno est quand même douce. Très douce.
C’est là, juste sur le pas de la porte, que tout lui revient. La chaleur envahit ses joues quand il repense à la feuille qu’il a dans son sac à dos. Il préférerait la brûler. Il voudrait la faire disparaître à tout jamais. Ce n’est pas qu’il en a honte. Il sait ce que le papier signifie. Il regarde ses copains avancer dans l’avenue une dernière fois. ça lui donne du courage. Ce n’est pas le seul à affronter ça. Sur sa main, il sent encore la trace de celle de Bruno. Il est avec lui.
Et il passe la porte. La maison est plongée dans le noir. Sa mère a fermé les volets pour garder un peu de fraîcheur. Tout est calme, sauf le bruit sourd de la télévision et celui des économes sur la peau des pommes de terre. Sa sœur est déjà rentrée. Il s’avance, dépose ses chaussures et ouvre son sac. La pièce à conviction est là. Il faut la sortir. Il rentre dans la cuisine. Sa mère s’immobilise, lui lance un vague bonjour chéri et se remet à l’épluchage consciencieux de ses pommes de terre. Les peaux noircies tombent une à une sur la nappe plastique. Sa sœur l’aide. Elle le regarde comme s’il était transparent. Ils ne se connaissent plus. Ils ne se parlent plus. Depuis qu’il est arrivé au lycée, leurs chemins se sont séparés. Ils ne feront plus partie du même monde. Elle a rejoint la caste des femmes. Lui, celle des hommes. Il marmonne un je vais dire bonjour à Papa. Sans grande conviction. Si sa mère savait ce qui allait se passer…

Fébrile, il avance à tâtons dans le couloir obscur. Seuls les tubes lumineux de la télévision cathodique éclairent le passage. C’est eux qui le mènent à son père. En marchant, il imagine une dernière fois la scène qu’il répète depuis des heures. Le bruit se rapproche. Les sons paraissent plus nets. Les slogans publicitaires cognent dans ses oreilles. Depuis que l’homme a de la barbe, il cherche le meilleur outil pour se raser. Le plus efficace. Le plus précis. Jusqu’à ce qu’il trouve le Braun Micron. Braun. Depuis le temps que l’homme rêvait d’un tel outil.
Son père est là, assis dans le canapé. À cet instant précis, il voit devant lui ce qu’il a toujours craint. La peur de ressembler au père. De l’enfance, il se rappelle le père qui disait toujours quand tu auras mon âge, tu seras gros c’est sûr. Moi, j’avais pas un pet’ de gras quand j’étais jeune. Toi, vu que tu as déjà un petit bide, tu seras gros. Il le disait avec aplomb, ses yeux d’adulte plongés dans ses yeux d’enfant. Dans le canapé, il voit son père, ventru, absorbé par les crachotements du poste de télévision. Le jeune garçon s’y voit déjà à cinquante ans, marié, trois enfants, une femme. Une famille à nourrir. Le pognon à aller chercher à la force de ses bras. Bosser le week-end. Servir dans les mariages. Donner son corps pour tenter de vivre. Et se faire des petits plaisirs : le chien à promener le dimanche en fin d’après-midi, les virées en camping-car l’été, la nouvelle voiture de chez Renaud. Sans parler de ses souvenirs muets d’Algérie. Il ne veut pas de cette vie. Il ne veut pas se retrouver ici, dans ce canapé, dans cette même maison, à boire sa bière après le travail, tous les soirs. Il ne veut pas écouter en boucle les mêmes émissions qui finissent par ne plus rien vouloir dire. Il ne veut pas devenir le père. Et surtout pas son père.
Bonjour Papa est la seule chose qu’il trouve pour amorcer la conversation. Le père lui répond par un vague mouvement de tête, trop absorbé par le poste de télévision. J’ai juste un truc à te montrer. C’est ma note- Son père arrache la feuille. Sur la page, il regarde les chiffres écrits en rouge sang. Pourvu qu’il ne regarde pas vraiment. Si, il regarde. Pourvu qu’il se trompe de chiffre. Si, il sait. Pourvu qu’il ne dise rien.
Il prend le temps de contempler le zéro collé à un pauvre petit quatre sur le côté. L’information descend progressivement à l’intérieur des tripes. Il lui a répété que l’école c’était important. Qu’il fallait apprendre, ne pas faire de conneries, être gentil et discret. Son fils l’avait écouté mais parfois, il sortait du cadre. Il faisait le con, décidait de ne pas réviser. Il préférait aller boire en cachette dans sa chambre avec ses amis plutôt que de calculer l’aire des rectangles. Et il savait ce que ça signifiait. Il allait se faire remettre dans le cadre.
Son père pose la feuille sur son ventre rond. Il tourne la tête. Ses cernes apparaissent grisées dans la noirceur du salon. La lumière de la télévision transforme son visage en celui d’un monstre. Il n’a plus figure humaine. Ses lèvres sont pincées. Ses yeux s’injectent de sang. Et ses mains, abîmées par le bois et les chaires animales, se tendent. C’est une décharge dans le corps, un courant électrique qui vient agiter ses pieds qui tressautent, comme ses yeux qui sursautent, comme la peau de son crâne qui se tend.
Et le bras part. La scène ne se passe pas au ralenti pour le fils. Mais son père, lui, voit avec précision le mouvement de balancier de sa main. Son biceps, musclé par des années à porter des charges lourdes, se contracte et pousse en avant sa main immense. Il voit ses doigts s’approcher dangereusement du visage de son fils. Il lit la peur dans ses yeux. Et sûrement l’humiliation, ultime. Celle de la gifle. Son fils lit dans les yeux du père la colère et la violence que ceux de chez lui reproduisent depuis des générations. Il sait que dans la main de son père est contenue celles de son grand-père et de son arrière-grand-père. Il sait d’où ça vient. Il sent progressivement les doigts s’imprimer sur sa joue. Et la chaleur monte, par petits picotements, comme ceux qu’il sent à l’intérieur de son ventre. La colère submerge son bassin, son torse, ses mains. Il se surprend à trembler. Sa main s’agite dans un mouvement incontrôlable. Les larmes lui montent aux yeux. Il voudrait pleurer mais il ne peut pas. Il n’a pas le droit. Son père lui a toujours interdit de pleurer après une gifle.
T’es un homme ou pas ?

Tu sais moi, quand j’avais ton âge, on écoutait du rock, on avait les cheveux longs et on draguait les filles. Pourquoi tu fais pas ça, toi ?
Parce que j’aime pas. Je veux me concentrer sur mes études.
Chéri, arrête de l’embêter avec ça.
Non, c’est pas que je l’embête. Je veux juste comprendre pourquoi il est comme ça.

À l’intérieur de l’habitacle de la voiture, son père se donne en spectacle depuis plus de trente minutes. Il radote des anecdotes sur son adolescence. Ses premières beuveries. Ses conneries au collège, quand ils empilaient les verres pour les faire exploser devant la cantinière. Ses années lycée, où il avait embrassé plus de vingt filles dans les toilettes du bahut. Ou encore son service militaire. Dans cette voiture abreuvée par la chaleur de l’extérieur, il rit seul, tout en essuyant son front perlé de sueur. Parfois sa mère accompagne ce qu’il dit de son rire gêné, surtout quand il se met à raconter ses histoires en dessous de la ceinture, comme elle le dit si bien.
Le trajet est long et la chaleur assommante de l’été endort le jeune garçon. Il somnole à l’arrière de la voiture, soulève parfois une paupière pour voir les imitations de son père. La route défile et les ronds-points, les routes, les maisons sont toujours les mêmes. Ce qu’il désir le plus intimement, c’est arriver dans sa chambre, s’y enfermer, se connecter à son jeu vidéo préféré pour enfin avoir la paix.
Son père, au volant, gare la voiture dans l’allée de la maison. Il sort de la voiture et va déverrouiller la porte du garage. Sa mère sort derrière lui et cherche son sac à main qu’elle a glissé délicatement dans le coffre avant de prendre la route. Et le fils, encore endormi, encore perdu dans ses pensées, sort mollement de la voiture. Et d’un geste vif de la main, il claque la porte derrière lui. Il entend la taule cogner et les verrous s’entrechoquer. Après le lourd fracas de la porte, un immense silence s’installe entre eux trois. C’est comme s’ils se glaçaient, immobilisés dans leurs positions. Son fils vient de claquer la porte de sa voiture. Il commence à rougir. Il répète qu’est-ce que je t’ai déjà dit ? Pourquoi tu claques tout, tout le temps ? Tu me regardes ? Tu m’écoutes ? Et il répète ça en boucle. Des sons qui sortent de sa bouche, une colère sourde et irraisonnée qu’il alimente de ses mots.
Connard.
Voilà ce que le fils lance, comme ça. Pour casser le cycle infernal des questions du père. La colère migrait dans sa gorge depuis des années. Il sentait la pilule coincée contre sa glotte. Incapable d’évacuer la colère qui s’accumulait en lui à chaque brimade. Dans ce connard, il a mis tous les silences, tous les regards noirs, toutes les remarques méprisantes, toutes les insultes et les gifles qu’il a supportées. Il a mis toute sa haine du père.
Connard ?
Son père répète. C’est sa manière à lui de s’approprier l’insulte, de la faire sienne, de l’incorporer. Il sait ce qu’il va se passer. Son cerveau est programmé pour ça. La marche à suivre est logique. Il s’approche rapidement de son fils, qui l’esquive in extremis.
Chéri, ne fais pas ça.
Le fils sait ce qui l’attend. Il court à l’intérieur de la maison. Il réfléchit. Il sait qu’une seule porte ferme à clé. Est-ce qu’il l’atteindra avant que la foudre du père ne s’abatte sur lui ? Il se précipite dans l’escalier, manque de se tordre la cheville et atteint le premier étage. Il sent quelqu’un le poursuivre. Quelque chose claque. Au premier étage, il voit enfin la porte. Il court, se rue sur la poignée, l’attrape, manque de tomber et finit par la fermer. Il tourne la clé. Sécurité.
Il tombe sur les fesses, dos à la porte, et pleure. Plus exactement, il chiale. Il ne veut pas lui ouvrir. Il se rappelle d’une phrase qu’il avait dite à ses amis quelques années plus tôt : si seulement j’avais un père comme le vôtre. Il a passé son enfance à rêver du père parfait. Celui qu’il attendait, devant la barrière de l’école primaire, après la sonnerie, ce n’était pas son père. C’étaient les pères des autres. Les pères qui prenaient leurs enfants dans leurs bras. Les pères qui semblaient s’amuser avec eux. Les pères qui leur apportaient un goûter. Il les avait tous désirés, ces pères. Il avait voulu être le fils de chacun d’eux. La réalité le rattrapait toujours. Chaque jour, la même scène se répétait. Il voyait son père arriver au fond de la foule agglutinée des parents. Il était vêtu de son similicuir qui lui donnait une allure de bandit. Plus grand que tous, il s’avançait comme pour dire : je suis là. Il espérait toujours que cette nouvelle rencontre serait le commencement de quelque chose. Qu’il allait découvrir un père nouveau, auquel il aurait pu s’accrocher comme au mât d’un bateau battu par les flots. Sa froideur dans la voiture ensoleillée le rappelait toujours à la réalité. Il ne disait rien, sauf les mots convenus qu’un père dit à son fils quand il revient de l’école : alors c’était comment ? Tu as fait quoi ? Il ne posait pas d’autres questions, préférant noyer les paroles de l’enfant dans le bourdonnement inaudible de la radio. L’enfant lui posait quelques fois des questions sur sa vie d’avant, sur son ex-femme, sur son père. Il ne répondait presque pas ou seulement des banalités. Parfois, il ne lui répondait même pas. Il avait d’abord vécu ça comme la plus grande des violences. Sa mère lui avait dit que son père perdait l’audition et que les vibrations de la voiture ne lui permettaient de tout saisir. Il avait eu honte d’avoir pensé que son père ne voulait pas lui répondre. Il s’en était voulu. Il avait alors fait l’effort de parler plus fort et, parfois, en dehors de la voiture. Ça n’avait rien changé. Son père lui parlait. Mais sa bouche économisait les mots. Depuis des années, le silence s’était installé entre eux. Il ne restait plus que la colère pour se parler vraiment. Et les claques pour sentir le corps de l’autre.
Mon chéri, il s’est calmé. Tu peux sortir.
Comment pouvait-il la croire ? Il voulait rester enfermé dans cette chambre pour toujours. Il voulait y établir son royaume, pour y vivre en paix. Pour ne pas avoir l’impression qu’il allait crever à chaque portière claquée trop fort. Pour ne pas avoir l’impression de déranger dès qu’il posait une question. Pour ne pas avoir mal, sans cesse.

Il avait pensé à le frapper en retour plusieurs fois. Il savait que le terreau de colère était là, dans son ventre. Il voulait rendre les coups. Œil pour œil, dent pour dent. Il le voyait assis, tous les soirs, bloqué devant la télévision. Il s’était imaginé arriver par-derrière. Fourbe peut-être, mais réaliste. Il n’avait que cette solution s’il voulait prendre l’avantage et le faire payer pour les coups qu’il avait reçus.
Il avait choisi de partir, de fuir les silences du père. Il n’en voulait plus. Son scénario s’était précisé : il avait décidé de monter à la capitale. Pour échapper à la colère de son père. Et à sa propre colère. Il n’en pouvait plus de ce fardeau qu’il trimbalait tout le temps. Elle l’habitait aux moindres mots de sa mère, de ses frères, de ses sœurs. Le fils était devenu le sanguin de la famille, l’impulsif. Il voulait se débarrasser de la colère, l’enfermer à double tour au fond de sa chambre. La haine avait migré dans son corps à lui. Il lui avait transmis. Pas par l’étreinte d’un père rassurant, mais par le poids de ses mots et de ses silences. Elle l’avait poursuivi et s’était insinuée en lui sans qu’il le veuille.

Il avait décidé de partir. Les études supérieures étaient un prétexte pour fuir la bulle familiale et les champs remplis de solitude de sa campagne natale. À l’intérieur de la voiture qui le mène vers une ville nouvelle, ses parents ne parlent pas beaucoup. Sa mère essaie de détendre l’atmosphère avec quelques banalités. J’espère que cette nouvelle vie te plaira. Il paraît que c’est beau, Paris. Il ne répond que par des murmures pour faire passer le temps. Il compte les secondes sur sa montre. Ils se garent, descendent de la voiture et atterrissent sur le quai. Plus que cinq minutes à attendre. Ils se regardent et ne savent pas quoi se dire. Que dire de plus quand le fils part ? Que faut-il laisser dans ses bagages ?
Quand l’horloge indique qu’il ne reste plus qu’une minute à attendre, ils se fondent dans la cérémonie des adieux. Sur le quai de la gare, tout le monde commence à se prendre dans ses bras, à se remercier, à se dire à très vite. Ils font de même. La pression sociale les oblige à se dire au revoir. Eux, ils le font sans effusion de sentiments. Sa mère le prend dans ses bras, tente maladroitement de lui tenir le cou pour renforcer l’étreinte. Elle fait tomber son sac. Ils se séparent, se regardent et rient.
Et c’est déjà au tour du père. Il appréhende toujours les moments où son père le prendra dans ses bras. Il sait qu’il n’est pas doué pour ça. Il n’a lu ça dans aucun manuel. Il n’a aucune idée de comment faire pour coller sa peau à celle du fils. Quand il le voit se rapprocher, le jeune homme se dit qu’il pourrait refuser cette étreinte, juste pour marquer le coup. Pour lui signifier par son corps sa rancœur. Mais il n’en fait rien. Il sait à l’intérieur de lui que l’étreinte de son père tente de réparer quelque chose. Il doit lui donner une chance. Il passe alors son bras au-dessus de son épaule et pour la première fois de sa vie, il sent le ventre du père se comprimer contre son torse. Il ne l’a jamais senti. Le père se tenait toujours à bonne distance quand ils se faisaient la bise. C’était la distance de sécurité, la barrière père-fils. Sur ce quai, son père lui fait pour la première fois de sa vie un vrai câlin. Une étreinte à l’intérieur de laquelle il sent la chaleur de son corps et surtout, son ventre de cinquantenaire. Et ce contact semble éloigner pour un temps sa haine. Il voudrait lui en vouloir fortement, le détester pour toujours. Il sait qu’il n’y arrivera pas. Jamais.
En montant dans le train qui vient de s’arrêter à quai, il regarde ses deux parents. Il est issu de leurs corps, à eux deux. Il n’en revient pas. Il éprouve pour ce couple une sorte de tendresse mélancolique. Ils paraissent si maladroits, malhabiles pour lui dire au revoir. Il tire sa lourde valise derrière lui. Il sait ce qu’elle contient : quelques affaires, des vêtements jetés à la va-vite, une paire de chaussures et des livres. Et surtout, la colère du père. Elle voyagera dans son corps à tout jamais. »

Lalie est une jeune autrice passionnée d’histoire(s), de sorcières, de tragédies et d’horrifique. Elle écrit entourée de ses familiers Pécore et Yara. Sa nouvelle « Somos las nietas de las brujas que nunca quemaron » a été publiée dans le premier numéro de la revue du Laboratoire des imaginaires, « Destructions et… ». Une version lue de celle-ci est disponible dans son podcast, Les sorcières n’existent pas. Sa nouvelle « Priez pour nous Angya » sera publiée prochainement dans le numéro 3 de la revue du Laboratoire des imaginaires, Se faire animael.

Salem, Lalie, 2023.

De quoi as-tu envie ?
La question tombe comme un couperet entre nos deux corps nus dans cette geôle humide et puante. Je ne compte plus les jours. Je suis enfermée dans un temps long ponctué par le pas des gardes. Mon seul réconfort est ce corps voisin. Nous avons échangé quelques caresses, rien de plus. Ce n’était pas vraiment de l’amour. Peut-être plutôt de l’infortune. De la solitude. Une forme de sororité. Le malheur lie les gens de bien des façons. De quoi as-tu envie ? Je lui tourne le dos. Je crois que j’ai envie que tout cela se termine. Que ça finisse dans les flammes, comme ça a commencé. Mais la question, ce n’est pas moi. Le silence dans la geôle est pesant. Nous parlons si peu que nous écoutons toutes dès qu’une voix s’élève. La question c’est : de quoi Eux ont-ils envie ?
Je vis à Salem. Ou je vivais, peut-être suis-je déjà morte. J’avais un mari. Deux enfants. Une vache. Trois poules. À manger l’hiver. De quoi vivre et nourrir mes petits. Nous étions presque heureux. Mon mari, en dehors de quelques crises, était bon. C’était déjà mieux que celui de ma voisine. Un jour, il m’a dit j’ai perdu deux vaches par ta faute. Son exploitation était plus grande que la mienne, mais il ne parvenait jamais, l’hiver, à prendre soin de ses animaux. Donne-moi la tienne, et deux poules. En échange, je sauverai ta vie. Je frissonnai. Je ne pouvais décemment pas faire ça. Comment nourrirais-je ma famille avec seulement une poule ? Je ne répondis pas. Il faut être discrète. Sorcière. C’était le mot à la mode. Comme si les jalousies et rivalités transformaient le village en nid de sorcières. Il ne voulait pas sauver ma vie. Non. C’était le contraire. De ce mot, il pouvait la ruiner en une seconde.
De quoi as-tu envie ? On ne m’a jamais posé la question. Je ne suis pas sûre de savoir ce qu’est l’envie. Est-elle portée par le regard noir de cet homme quand je le croise alors que je pars au marché ? Je n’étais pas une figure notable du village, à peine avais-je quelques amies. Mais Salem est un petit hameau, les gens se saluent au moins cordialement. Une épidémie frappait pourtant. Le premier symptôme était que les yeux des personnes que nous connaissions se baissaient sur notre passage. Le second était les murmures. Quand les paysans refusaient enfin de nous vendre des œufs, des légumes, du lait, notre sort était fixé.
Ma voisine seule me regarda, d’un air féroce. Sorcière, jeta-t-elle. Je tremblai sous le choc. Ne nous défendons-nous pas entre femmes ? Sorcière, murmura la foule, presque encore comme une question. Je baissai les yeux. Elle s’approcha. Dernière chance pour toi. Donne-moi ce qu’il veut. Je secouai doucement la tête. On m’a toujours dit d’être discrète. On m’a toujours dit que ça évitait les ennuis. Sorcière, cracha-t-elle. Sorcière, répétait la foule, comme une condamnation. L’homme arrive, un sourire conquérant sur le visage. Il tient avec lui ma vache et mes deux poules. Je fais un mouvement en avant. Deux autres hommes. Ils sont habillés en noir. Ce sont Eux.
Je rentre de chez elle. Après avoir tué mon bétail, maudit ma femme, mes enfants, ma semence, c’est son mari qu’elle a condamné aux Enfers. Je viens de chez elle, il est mort, bleu, la marque du Diable sur son torse et celle de la peur dans ses pupilles. C’est une sorcière. Arrêtez-la. Sorcière. Sorcière. Sorcière. Sorcière. Je m’effondre. La dernière chose que je vois de lui est son regard mauvais. Il a gagné un combat que je n’ai même pas pu commencer. Ils me dominent de leurs corps, et de ces mots que je ne comprends pas.
Vous êtes-vous rendue au sabbat ? Je ne sais pas ce qu’est le sabbat, alors on resserre les planches qui enserrent mes tibias.
À quoi ressemble le diable ? Je ne sais pas à quoi ressemble le diable, alors on retire mes poils pour voir si je porte la marque. Quand ils répètent la question et que je ne sais toujours pas, on enfonce une aiguille dans mon corps.
Nous voulons savoir pour vous protéger. Nous voulons protéger Salem. Nous voulons protéger vos enfants. Avez-vous offert des enfants au diable ? Je n’ai pas offert d’enfants au diable, et pourtant on me pend au plafond. Leurs yeux crient quelque chose que je ne peux lire.
On me libère de cette salle pour me mettre dans la geôle et interroger une sœur. Puis on revient. Puis on me libère. Nos journées sont bercées par les hurlements de nos sœurs. Est-ce la voix de leur envie de nous protéger ?
De quoi as-tu envie ? C’est fini et je n’ai toujours pas la réponse. La fumée s’infiltre dans mes poumons. J’offre en échange des larmes aux flammes. Est-ce grave de mourir sans savoir ce dont on a envie ? J’aurais pu vouloir mille choses pour rêver, mais je suis privée de vie. Que peut vouloir une morte ? Il me regarde, lui qui m’a condamnée. Ils me regardent, eux qui ont monté le bûcher de leurs mots, de leurs tortures, de leurs accusations. J’ai envie qu’ils meurent tous. Je lève les yeux au ciel et ouvre la bouche.
Diable, si tu existes, écoute mes prières.

Journaliste culturelle, spécialisée dans la photographie. Aujourd’hui indépendante, elle collabore avec plusieurs médias : Blind, Fisheye, Beaux-Arts, Telo et coédite Mouche Books, une nouvelle maison d’édition à la croisée de la poésie et de la photographie. Quand elle ne cherche pas désespérément à rejoindre d’autres rédactions féministes et engagées, elle écrit « pour elle », et, quand elle a de la chance, pour des lecteurices aussi. Son premier livre, qui paraîtra cette année chez Double Ponctuation, est une autofiction tout aussi empreinte de female rage que La Bouche pleine.

Dimanche matin, Lou Tsatsas, 2025.

Aujourd’hui je ne fais rien, je ne ferai rien, je l’ai décidé le corps encore allongé, immobile dans le lit, les rideaux tirés. Je ne ferai rien d’autre que fixer obstinément le rayon de lumière qui filtre, qui dit les heures qui passent, là entre les deux bouts de tissu. Le rayon qui a annoncé la fin de la nuit ou bien le début de l’aurore, le passage du noir bleuté au rose pâle et puis ensuite le petit éclat, le premier, qui vient réveiller mon iris, qui m’aveugle, un peu, mais je le fixe obstinément, toujours, puisque j’ai dit que je ne ferai rien. Je cille, c’est tout, je me brûle la rétine et je dissous le monde depuis la mollesse du matelas, mon état larvaire me le permet, il me fait devenir tyran immobile, tyran écrasante qui applique la forme de son corps sur ceux qui la portent, et qui cligne, qui n’a qu’à cligner pour tout faire disparaître. Même moi, pourquoi pas moi, même, l’empreinte de mes fesses et de mon dos sur les draps pour seules traces – leur effacement immédiat dans un battement de cil – ma chute invisible est bien impossible, moi pourtant si proche du bord de ce lit, si proche du chavirement. Pourquoi ne distingue-t-on pas ma forme, molle et disloquée et morte, sur le bas-côté – ma forme au sol ? Parce que me tordre ainsi pour m’exhiber, défunte et démontée, reviendrait à faire quelque chose, me dis-je, et faire quelque chose est bien le contraire de ce que j’ai décidé, ce matin, ou bien cette nuit, dans la nuit, pendant que je gisais déjà, les heures sans emprise sur moi, pendant que je m’appliquais à ne pas remuer le moindre orteil, la moindre pensée même, pendant que je me plongeais dans cette paresse jusqu’à la cime des cheveux, la respiration en point d’orgue, les sens statufiés.
L’aile d’un corbeau passe en frôlant la fenêtre et me rappelle que je n’ai pas perdu la vue, malgré mon application à la désapprendre. Du bout de l’œil, je regarde autour de moi, les contours de la chambre, la lampe renversée, les fringues au sol, le sac éventré sur le bureau, les portes du placard qui s’ouvrent un peu, lassées de contenir plus qu’elles ne peuvent amasser. Du désordre, du désordre partout, mais si je veux que mes plans se concrétisent, il me faudra faire un choix : si je disparais, lui restera, lui devra s’attarder. Peut-être même qu’il se fossilisera dans cette exacte position, après avoir trop longtemps attendu qu’on vienne le déplier, le défroisser, le réparer, peut-être qu’il m’incarnera même, moi, mollusque humain gisant, les membres devenus pâtes à modeler, étirables et insaisissables ou peut-être qu’il se solidifiera dans cette forme de boule si lisse et si douce qu’on ne trouvera aucune aspérité pour s’en saisir et la déplacer. Et l’espace d’un instant, je me rêve aussi, boule si lisse et si douce, je me rêve glissante, imprenable, je me fantasme linge sale sur le parquet inintéressant à souhait, oubliable à souhait, forcé à ne rien faire, finalement, comme je ne fais rien dans ce lit, le regard vissé à lui, forcé à dépérir, à se consolider pour évoluer, pour passer d’ordure à vestige. Une bonne situation, somme toute. Une forme d’ambiguïté paroxystique née de cette flemmardise impérieuse – ne rien faire, ne rien faire pendant si longtemps que du rien naîtrait une idée, accouchée par le trop des autres, par les réflexions dont on recouvre l’ennuyeux pour l’habiller, l’habiller au moins un peu. De mon état larvaire germerait alors un patrimoine, de cette immobilité une forme de spiritualité, la femme qui ne faisait rien aurait alors fait, selon ces autres, tout fait, tout bien. Elle aurait végété jusqu’à ce que la lumière devienne blanche, puis orange, puis violette, puis à nouveau noire, jusqu’à ce que la palette se décline au point de manquer d’encre et qu’elle s’imprime sur sa face et ses mamelons, ses mamelons qui sortent de la couette, ses tétons qui poussent en direction du soleil, jusqu’à ce qu’elle devienne le parchemin, le mur où s’encastrent les couleurs, femme de pierre au ventre bien dur, aux seins-gravure, aux yeux-volcans. Peut-être, alors que le symbole que je serais devenue me clouerait à ce lit une bonne fois pour toutes, peut-être qu’on signerait l’interdiction de me déplacer, de m’arracher à ma prison de coton, pour pouvoir observer, chaque nouveau matin, cette ligne de lumière qui perce, comme une performance, qui trace la même ligne de mon front à mes lèvres, qui me fend en deux dans la longueur, d’un seul geste à la précision chirurgicale.
Mollement, je passe ma langue sur la gerçure, celle qui se trouve juste au centre de ma bouche, celle qui perce ma chair, asséchée par l’éclipse que je m’inflige. J’aurais bien besoin d’une gorgée d’eau, je pense, mais attraper le verre qui traîne par terre voudrait dire faire, et aujourd’hui, j’insiste, je ne ferai rien. Je serai, de toute façon, bien incapable d’attraper de mes mains l’eau qui a coulé, de devenir bol et de capturer ce liquide fuyant pour mieux l’avaler. Je préfère tourner ma tête, très légèrement, la tourner vers ce verre, renversé, vers l’eau qui a fait une flaque longue et fine et régulière sur le parquet tout aussi régulier. Je préfère imaginer la piqure de sa froideur mouillée sur mes lèvres, qui humecterait là où ça irrite, là où je sens le goût métallique du sang quand j’y pointe ma langue. Je préfère imaginer ma gorge qui se lubrifie, ma salive qui abonde, à nouveau. Ainsi, je ne lutterais plus pour rassembler un peu de ses restes gluants contre mon palais et les envoyer dans mon œsophage en espéreront tromper ma propre perception – il faudra bien que j’y parvienne, de toute façon, puisque boire et manger nécessitent de se lever. Mais pour l’instant, tout est supportable. Mon ventre ne me trahit pas ou il flemmarde, lui aussi, il laisse la faim venir sans la traquer. Il repose, sage et plat sous la couette, éprouve son poids – la couette est lourde – il sait qu’il ne gagne qu’à se creuser pour profiter plus pleinement encore de cette paresse, de cette absolution par le rien que je lui impose, pour laisser faire la gravité, m’enfoncer aisément dans mes propres entrailles et puis plus loin encore, jusque dans les ressorts du matelas, m’élimer jusqu’à ce que je sois si fine, l’estomac vide au point de s’aspirer lui-même, si fine que je passerais au travers d’eux et je glisserais, toujours, sans faire la moindre chose. Je glisserais comme une mue dans les profondeurs.
Mais le réel est compact et donc il me retient, aussi lascive et molle et malléable que j’ai envie de l’être, aussi immobile que je m’applique à l’être. Il me cloue là, ce corps sur ce matelas, ce corps que je remonte mentalement, des orteils au crâne, pour passer le temps parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que passer le temps lorsqu’on a décidé de larver comme je larve, indifférente à la ligne du soleil qui s’agrandit le long de moi, qui vient mourir sur mon plexus, du solaire au solaire. Et je m’amuse à le rejoindre en pensée, j’énumère l’existence de mes mollets, des poils qui se piquent entre eux, et puis voici mes genoux, mes cuisses, mon sexe… Tiens, me dis-je, sourcils froncés, mon sexe qui est nu, mon sexe et le drap directement dessus et ça n’a aucun sens, je continue, ça n’a aucun sens parce que je ne fais jamais ça, d’habitude, je n’aime pas dormir le sexe nu, je n’aime pas sentir le drap directement dessus, ça me rend étrange, vulnérable, ou bien pudique – étrangement pudique dans la solitude de ma chambre, ça me donne l’impression de performer pour un regard invisible, de mimer une libération ou plutôt une simple liberté, que je ne connais pas, que je n’ai jamais connue, je crois, malgré mon entêtement à l’apprendre. Une liberté qui veut dire : s’aimer et je ne m’aime pas moi, je n’y suis jamais arrivée, à m’aimer, trop occupée à espérer que les autres le fassent pour moi, non, à attendre qu’ils s’exécutent. À faire, faire en sorte que. Toute culotte ou bien string retirés, tout sexe nu sous les couvertures, dans une attente de, un échange, une transaction. Je suis libre alors aime-moi et puis remplis-moi de ton amour pour moi. Mais quelque chose cloche, pourtant, dans cette nudité qui m’habille, elle n’est pas à sa place ici ni maintenant, parce que son existence est liée à l’action, or action il n’y a pas, il ne peut pas y avoir aujourd’hui. Alors pourquoi, pourquoi cette absence de vêtement joue-t-elle les traîtresses, pourquoi m’écarte-t-elle du droit chemin, de cet éloge de la fainéantise que j’avais si bien amorcé ? J’essaie de me souvenir, mais rien ne vient, la mémoire végète, elle aussi, quelque part assoupie. J’essaie de remonter le temps et ses couleurs, repasser au cramoisi, au violet, puis au noir, au noir total. Quand avais-je décidé d’annuler tous mes plans pour me consacrer à cette immobilité ? N’avais-je pas des courses à faire, des déjeuners à cuisiner, des amis à voir, des vêtements à acheter, des verres à boire, des terrasses à fréquenter ? N’avais-je pas un week-end bien rempli de Parisienne en crise printanière, un week-end trop rempli, même, pour me permettre de faire de l’espace au rien ? Était-ce un ordre de mon propre corps, une commande passée pendant la nuit, au moment où le noir rendait aveugle tout l’espace du réel ? La paresse s’était-elle imposée là, comme une voleuse ou bien comme la seule évidence, la seule bonne idée, l’éclair, l’éclair génial venu fendre la nuit ?
Les voix des voisins montent des escaliers, mais je ne les reconnais pas. J’ai tout oublié, j’ai dû tout oublier lorsque j’ai cessé de faire, l’acte de me rappeler coûtant trop d’énergie. Et d’ailleurs, lorsque je parcours à nouveau la chambre des yeux, je constate que ne reconnais rien, ni la lampe ni l’armoire ni les fossiles textiles qui gisent au sol, je ne reconnais rien des vestiges qui jalonnent cet intime. Ils ne me parlent plus, ne me complètent plus. Ma paresse et ma mollesse si intenses qu’elles ont fait de moi un objet parmi d’autres, un objet sans histoire ni affection, un objet qu’on laisse choir dans les draps défaits le temps d’aérer, avant de les tirer sur lui en l’étouffant sans cérémonie. Et les objets, on le sait, ne possèdent rien. Cherchant plus fébrilement à présent, les yeux partant dans tous les sens, j’essaie de retrouver mon téléphone, mon téléphone que je pose sur ma table de chevet tous les soirs, que je branche méticuleusement, cérémonieusement avant d’éteindre la lumière, le petit bruit du vibreur de la connexion comme un compte à rebours de l’arrivée du sommeil – il n’est pas là, la table de chevet non plus, d’ailleurs. Juste des livres, jetés par terre, les pages pliées, les pages froissées, et la cire d’une bougie qui coule du chandelier à leur couverture, qui forme une cloque rouge, au sol, en les reliant, une cloque texture peau boursouflée, chair blessée, sang coagulé. L’espace m’est familier, mais le genre de familier qu’on ne note plus vraiment à force de le côtoyer, le genre de familier qu’on dompte pour l’apprivoiser, mais qui dégage toujours une odeur brute. Et pour la première fois depuis le réveil, mon état larvaire m’irrite, sa lenteur m’agace, mes membres si gélatineux qu’ils ne bougent pas d’un millimètre lorsque je fantasme leur pliure, puis leur engrangement. Ma pensée-gelée qui gigote négligemment en réaction aux coups mentaux que je lui administre, allez, souviens-toi, souviens-toi, lui dis-je, mais rien à faire, c’est elle la tête pensante de cette opération, le coup d’État, le couronnement par l’apathie. Que s’est-il passé hier soir pour qu’elle prenne ainsi le pouvoir ? Pour qu’elle se liquéfie, réduite en bouillie puis laissée au froid, au froid au point d’en perdre toute sa consistante ? Que s’est-il passé dans la nuit ?
Mon moi intérieur commence à gigoter sans aller bien loin, entravé par son absence de muscle et la masse informe qui les a remplacés, la paresse rendue vaguement menaçante, comme une chose au loin, qu’on capte d’un éclat de regard et qu’on ne distingue pas. Pas vraiment. Qu’y avait-il avant, avant cette décision de ne rien faire, de ne plus jamais rien faire, de laisser la faim ou la soif ou l’ennui ravager mon corps, passer sur lui en cueillant sa passivité, qu’y avait-il avant, lorsque ce matelas n’était qu’un passage et non l’arrêt, l’ultime arrêt, ce matelas qui n’est même pas le mien, bien qu’il sente le familier comme il pourrait sentir la transpiration ou le renfermé ; ce matelas que je n’ai pas choisi ? J’ai oublié, comment ai-je oublié ? Et que reste-t-il encore de moi si je ne suis plus que cette masse, si je ne bouge pas, si je ne bouge plus, que reste-t-il d’hier et qu’a-t-il fait de moi, ce jour-mystère donnant sur cette nuit-mystère qui a tout changé en imposant le rien ? J’ai beau traîner ma forme paresseuse dans ce compte à rebours je n’y trouve que le noir, les heures de la nuit, mon cocon. Je n’y trouve que le vide et le vide me terrifie.
Un mouvement. À ma droite, sur ma cuisse, une chaleur tout à coup et le courant d’air des draps qui s’adaptent à la nouvelle formation, qui me dit tu es vivante et puis tu n’es pas seule, mais le constat ne me calme pas. Je ne le comprends pas. Lentement, mollement, je tourne la tête vers le mur vers une ombre plus sombre que les autres ombres – une ombre dont on devine la masse et l’épaisseur, une ombre qui souffle, un peu, qui expire son sommeil à mon visage, une ombre qui a un nom. Lui. Mon lui. Mais la paresse me retient, elle m’empêche de saisir et rebondir, de sauter sur le soulagement de la reconnaissance, elle me bride, en fait, me plaque dans cette peur grasse qui me colle aux membres, qui me tartine des pieds à la tête en insistant sur mon sexe, en vomissant sa viscosité. Cette peur qui a décidé, elle aussi, de ne rien faire à part exister, aujourd’hui, à part m’étouffer. Et me voici donc larve immobile coincée entre elle et lui. Elle et lui. Et puis un flash, à l’instant où je ferme les yeux, un bout de la nuit dernière. Ça rentre comme une aiguille dans ma peau, ça pique, ça dissuade, même, de continuer la piqûre, mais je ne comprends toujours pas, alors je la laisse s’enfoncer en me disant laisse toi faire, laisse-toi donc transpercer.
Ses pas dans l’appartement – son appartement – ses pas qui entrent dans la chambre où je dors déjà, je dors en l’attendant chez lui, puisque c’est mon lui, mais j’ai dû dormir la couverture baissée parce qu’il faisait chaud hier, il faisait chaud c’était déjà le début du printemps, et il avait dû boire, un peu trop d’ailleurs, parce qu’il titubait, son sac échoué sur le bureau dans un jet raté, un jet qui m’avait fait sursauter. Il avait bien dû boire parce qu’il se prenait les pieds dans ses propres pieds, il envoyait valser ses chaussures, son jean et son caleçon, et il me regardait un peu trop fort. Je sentais ses yeux sur mes fesses qui les chauffaient, mais c’était ma position aussi, sur le ventre, la jambe relevée, c’était ma position qui les avait guidés jusqu’à elles. Il avait dit t’es bonne qu’est-ce que t’es bonne et je n’avais rien répondu, trop fatiguée, trop épuisée par la semaine de taf et la soirée passée à l’attendre, je n’avais rien répondu pour mieux me rattraper aux dernières miettes de sommeil, pour les laisser me retenir dans leur douceur. Mais comme je n’avais pas répondu, il n’avait rien entendu, mon lui, il s’était allongé sur moi, m’avait balancé son haleine alcoolisée entre les cheveux, sur la nuque et puis son érection contre mon cul. Il avait répété j’ai envie de toi, j’ai envie de toi, mais pas je peux te prendre, pas et toi ? Et là j’avais bien dû remuer et lui répondre plus tard, pas maintenant, pas lorsque je dors. Mais son désir n’écoutait pas, son désir n’était pas amoureux ce soir, il voulait prendre, prendre sans avoir à partager, sans avoir à écouter. Et j’étais bien réveillée, maintenant, je sentais bien ses mains enlever ma culotte et sa bite dure, très dure malgré l’alcool, sa bite qui cherchait entre mes fesses, sa voix qui disait j’adore te baiser quand t’es encore un peu endormie ça me donne envie de faire tout ce que je veux de toi – tout ce que lui veut, comme attraper mes mains de ses poings pour les mettre haut, au-dessus de nos têtes, et se coucher sur moi bien grand, bien lourd, bien dur, se coucher sur moi pour faire ce qu’il veut de moi. Et ça y est, ça me revient. Je me souviens. C’est à ce moment-là que j’ai décidé que je ne ferai rien aujourd’hui, je ne ferai rien parce que je n’ai rien pu faire hier, les fesses écartées et la chatte pénétrée, je n’ai rien pu faire, mais de toute façon que pouvais-je faire pour le calmer, pour l’arrêter, pour consentir ? Ne me restait-il pas qu’à bloquer, sage et immobile, paresseuse au point d’oublier, au point de prendre plaisir à subir ? Il est mon lui, je le connais, je connais son sexe comme il connaît le mien, je connais ses kinks et lui mes angoisses, alors, bien sûr, je n’ai rien dit, je n’ai rien fait. Je suis devenue larve silencieuse et docile, je me suis laissé emporter par le mouvement qu’il m’impose, si parfaitement silencieuse et docile, si parfaitement larve que je ne sens plus rien, si ce n’est le rebond du matelas sur ma joue et puis les chairs qui se séparent et se recollent, se séparent et se recollent jusqu’à son dernier râle – celui qui signe enfin notre séparation. C’était trop bon, putain, dit-il à mon dos ou bien à l’arrière de mon crâne. La lampe de chevet trébuche lorsqu’il l’éteint en m’enjambant maladroitement avant de se laisser tomber de son côté du lit, ça fait un bruit d’éclat de verre brisé et je me dis que la lampe et moi, nous avons peut-être quelque chose en commun cette nuit-là. Je vais dormir, tu ne m’en veux pas, ça m’a achevé, il poursuit, mais déjà ma bouche n’arrive plus à articuler, ma bouche sait que dire c’est faire, et ma bouche sait qu’elle ne doit rien faire d’autre que de rester fermée, pendre mollement au-dessus de mon menton. Quelques secondes passent et sa respiration commence à siffler, plus lente et profonde. Lui s’est endormi en me laissant seule avec mes membres morts et son sperme qui fuit de ma chatte et qui coule sur son lit, son sperme que je ne peux pas essuyer cette fois, car l’essuyer serait faire, et aujourd’hui, je ne ferai rien. Je le laisserai baver, faire de ma chatte une bouche qui écume de salive blanche, qui végète dans son humidité, qui barbotte ainsi toute une nuit, du passage du noir au violet, puis du rose à l’orange, incapable, même, de prendre sur lui pour sécher convenablement.
La fixité de mon regard réveille mon lui qui sourit. Ses yeux m’envoient du chaud, ses yeux disent tu as bien dormi toi ? Mais les miens restent froids, les miens restent morts. Qu’importe, lui ne le remarque pas, lui a la tête à l’envers et la gueule de bois qui grossit dans son ventre. Il dit c’était bien hier soir, non ? C’était super hot et il gémit, un peu, en se levant sur ses coudes – il a mal au crâne et puis partout, d’ailleurs, il n’a pas l’espace d’attendre ma réponse. Mais ce n’est pas grave, je pense, je serais bien incapable de la lui donner sans ordonner à mes muscles d’ouvrir ma bouche, à ma mâchoire de s’actionner, sans revenir sur le pacte qui me lie à la paresse, le pacte qui me définit, aujourd’hui. Alors, il sort de la chambre et au loin, la cuisine se réveille. Lui a faim, lui a besoin de manger après avoir autant fêté, après s’être autant dépensé. Et c’est la fin, je le sens, la fin de l’apathie, la fin du matelas-prison à la mollesse contagieuse. Je n’ai plus le choix. Il va me falloir faire, faire comme si le poids de faire ne pesait pas trois fois plus lourd, aujourd’hui, comme s’il n’allait pas me coûter des larmes et me tatouer des traces sur la peau, des boutons rouges qu’on perce alors qu’on ne devrait pas, et qui laissent de sales cicatrices. À la porte, lui me demande si je veux du café, des fruits, des œufs, pour le petit déjeuner. Lui continue d’opérer comme s’il était toujours mon lui, comme si son sperme n’avait pas tissé des toiles d’araignées poisseuses entre mes cuisses rougies toute la nuit, comme si mes fesses n’avaient pas la morsure de la honte de ses reins qui tapent contre elles et ma voix la faiblesse des non qui stagnaient dans ma gorge, coincés par ses râles et ses grognements. Lui me parle comme s’il n’avait pas été chien, ou bien charognard ou bien un mix des deux, prédateur hybride et aveugle, la libido comme laisse hier soir, avant de redevenir humain. Et donc je n’ai plus le choix, je dois, moi aussi, retrouver mon moi d’avant, redonner une forme au rien. Faire. C’est imminent, je le sens à ses sourcils qui se lèvent, à la question qu’il répète, au tu m’entends ? qu’il ajoute, impatient et qui s’enfonce, bien trop dur, dans ma torpeur. Alors, vaincue, elle saute. Faire, je dois faire, je pense en articulant :
« Un café, oui, c’est très bien, merci. »

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